
Le
drame se noue en quelques heures, au cours d'une journée
furieuse, puis par une nuit d'encre. Il déferle une de
ces tempêtes que seule la péninsule bretonne essuie,
à l'équinoxe. Dans l'après-midi du 16 mars
1978 un énorme tanker termine de remonter la façade
Atlantique. Il doit doubler Ouessant avant de s'engouffrer dans
la Manche, cap sur Rotterdam. A bord, depuis plusieurs heures
déjà, tout va très très mal.
Ce navire? Amoco-Cadiz: construit en Espagne, portant pavillon
libérien, propriété d'Amoco Transport,
opérant sous couvert de la très puissante Standard
Oil de Chicago. Dans les cuves du monstre, 221.000 tonnes de
pétrole brut, redoutable cargaison par les temps qui
courent.
A la passerelle, le commandant Bardari, Italien de nationalité,
comme les tous les membres de son équipage. Le scénario
catastrophe est enclenché.
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Photo
: 17 mars au matin. L'Amoco-Cadiz qui s'est éventré
à près de deux kilomètres de la
côte lache sa nauséabonde cargaison. 300
km linéaires de littoral seront souillés
en quelques jours. Il est si imposant qu'il paraît
être à portée de main. |
Cet
après midi là "Amoco-Cadiz" navigue
en avarie de barre. Livré aux folies d'une épouvantable
tourmente, le commandant Bardari ne réussit plus à
tenir un cap. Lui reste un dernier recours, appeler au secours.
Il s'adresse au remorqueur allemand "Pacific".
De longues
tractations sur le prix de l'assistance vont considérablement
retarder l'intervention. Tellement, que lorsque le "Pacific"
lui passe une remorque l'Amoco-Cadiz dérive implacablement
dans le Nord-Ouest d'Ouessant. Incapable de retenir la masse
propulsée par la tempête, le câble casse.
Puis un autre et un troisième. Dès lors le remorqueur
ne peut plus rien pour dévier le tanker engagé
sur sa mortelle trajectoire.
Apocalypse...
Avant 22 heures
"Amoco-Cadiz" s'éventre, à moins de
deux kilomètres de la côte, sur le rocher de
Men Goulven, au nord du petit port de Portsall, commune de
Ploudalmézeau.
Bien avant
que les fusées rouges ne signalent la détresse
ultime de l'équipage, Jules Legendre, adjoint spécial
de Portsall, a pris la pleine mesure de la catastrophe en
cours. Plus de vingt ans de navigation au pétrole l'autorisent
à présumer du pire. "Le pays est ruiné,
c'est l'apocalypse" hurle-t-il au téléphone.
A l'autre
bout du fil: Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau.
Candidat aux législatives il disputera le second tour
dans trois jours. Pour la première fois depuis trois
semaines, il se repose d'une campagne qui lui a fait enchaîner
65 réunions. Le voilà cependant bientôt
campé sur le port, chaudement habillé, tirant
nerveusement sur la pipe dont il ne se défait jamais.
... et hélitreuillage héroïque
Dans la nuit
trouée par les projecteurs du "Pacific",
apparaît très vite un hélicoptère.
Ignorant l'extrême danger l'équipage militaire
du Super Frelon a décollé de Lanvéoc-Poulmic.
En une heure
de vol stationnaire au dessus du navire en détresse,
trois héroïques opérations d'hélitreuillage
parent au plus pressé et arrachent les naufragés
à une mort aussi certaine qu'effroyable.
Spectacle insoutenable
Les montres
indiquent plus de minuit. Le temps se durcit un peu plus.
Sur place, les gendarmes ne cessent de passer des messages
radios.
A Brest, le
vice-amiral d'escadre Coulondres, préfet maritime,
déclenche le plan Polmar-mer. Plusieurs unités
de la Marine appareillent dans la nuit, après avoir
embarqué de la craie, des produits détergeants
ou dispersants.
Pendant que
les gens du pays se regroupent sur la dune de Tréompan
le jour se lève sur un spectacle insoutenable. La coque
brisée au niveau du château arrière, le
pétrolier crucifié lâche déjà
sa nauséabonde cargaison. Une épaisse nappe
de brut, un peu fluide, de répugnante couleur marron,
plaque les vagues et souille le sable blanc.
L'air est
devenu irrespirable. Les rafales répercutent l'odeur
écœurante du pétrole à des dizaines
de kilomètres alentour. Si loin qu'au réveil,
des milliers de Bretons vont vérifier leur installation
de chauffage, imaginant un incident de chaudière.
300 km de côtes engluées
Colère,
indignation, révolte, les mots paraissent bien faibles
au moment d'exprimer la force du sentiment qui gagne l'opinion,
à mesure que les Bretons constatent ce qu'ils ont pressenti
et redouté dès la première heure. En
quelques jours, la nappe de 221.000 tonnes d'hydrocarbures
éclabousse, englue, défigure plus de 300 kilomètres
linéaires de littoral.
Devant l'accablante
fatalité les cœurs vacillent. Pourtant, l'heure
n'est pas encore aux états d'âme. Car le pétrole
tue le milieu naturel. Il rend les champs d'algues inaccessibles,
cloue les pêcheurs côtiers au port, détruit
les stocks ostréicoles, décime les populations
d'oiseaux sauvages...
Abnégation et solidarité
L'urgence
commande d'entamer l'épuisante et rebutante corvée
du nettoyage. Volontaires locaux ou lointains, agriculteurs
et marins, citadins et ruraux, enfants des écoles et
retraités disponibles, soldats et officiers des armées
assemblent donc, très vite, une formidable chaîne
de solidarité.
Avec une admirable
abnégation tout ce monde patauge dans la puante marée
noire. Et pendant que chacun manie humblement le seau et la
raclette, le débat s'organise autour d'une obsédante
question: "Combien de catastrophes de ce genre la Bretagne
devra-t-elle encore endurer?"
Au seuil de l'intolérable
"Torrey
Canyon" , "Olympic Bravery" , "Boelhen"
... Et maintenant "Amoco Cadiz". Le terrible événement
s'inscrit sur un palmarès peu enviable: quatre accidents
de mer suivis de marées noires. Le seuil de l'intolérable
paraît franchi.
Alors, pendant
que sénateurs et députés forment leurs
commissions d'enquête, les élus locaux décident
de plaider. Le syndicat mixte des communes et professions
sinistrées assigne la Standard Oil dans son antre,
au tribunal de Chicago. Mais il attend plus de dix huit mois-jusqu'à
la fin de 1979- que le juge McGarr ouvre l'instruction d'un
dossier où sont impliquées plus de 160 parties.
Les élus
patienteront encore jusqu'au 4 mai 1982 avant de traverser
l'Atlantique, pour aller assister à la première
audience. Et deux ans de plus, pour entendre le magistrat
américain nommer le "responsable" . Le pollueur
est confondu. Reste à lui présenter la facture.
Côté
breton les dommages sont évalués à 693
millions de francs. Franck McGarr confronte les arguments.
Apre bataille. Les collectivités bretonnes se ruinent
pour présenter leur défense. Le richissime pétrolier
use de toutes ses capacités procédurières.
Amère victoire
Et cruelle
déception lorsqu'en 1988 le juge n'accorde que... 62
millions de francs de réparations. Même pas de
quoi rembourser les contribuables; ils ont versé 130
MF sur le compte du syndicat mixte, pour financer le procès.
La victoire sur l'ogre multinational prend un goût amer.
Rectification,
appels, calcul des intérêts, le syndicat mixte
obtiendra finalement 235MF. Auxquels l'Etat français
ajoutera 100MF, prélevés sur 1.045 MF attribués
par F. McGarr.
On
est en juillet 1992. Il y a belle
lurette que la mer a englouti l'épave.
Le littoral breton a retrouvé
sa splendeur. Près de quinze
ans se sont écoulés
depuis le naufrage.
Louis Roger Dautriat 